Avant qu’elle ne tombe

Samyra et sa famille vont bientôt quitter la tour. D’ici la fin de l’année, une quarantaine d’autres familles relogées suivront. Ce sont les derniers habitants de la Tour d’Assas, quartier de la Paillade à Montpellier. Jugée trop délabrée – mais à qui la faute  ? – elle va être démolie dans le cadre d’un vaste projet de rénovation urbaine lancé par la Ville.

Le petit ascenseur grimpe les étages, doucement mais sûrement. À l’intérieur, la lumière jaunâtre et les quelques secousses rappellent d’anciens souvenirs.

La tour vieillotte qui doit être bientôt détruite se vide de ses habitants. Le 8ème étage n’est déjà plus occupé.

Avec ses 76 mètres pour 22 étages, la Tour d’Assas est la plus haute tour habitée de Montpellier. Elle a été construite en 1969 dans le cadre de la ZUP de La Paillade, un « grand ensemble » conçu pour répondre au déficit en logements provoqué par l’arrivée, sur Montpellier, de 15 000 rapatriés dʼAlgérie. En 1995, plus de 600 personnes habitent l’immeuble. Elles sont 800 en 2009. Beaucoup d’appartements sont en surnombre.

Au dix-huitème étage, appartement n° 240, habite Samyra, 37 ans, son mari et leurs quatre enfants de 4, 6, 10 et 13 ans. Une grande famille pour un petit T3 de 60 m2. Née au Maroc, dans la région de Drâa-Tafilalet, province de Tinghir, Samyra est une enfant quand elle s’installe avec ses parents dans la tour. Elle grandit dans le quartier de La Paillade et la Tour d’Assas est son refuge. Les habitants de la tour deviennent « comme une famille » pour elle.

« Ceux qui sont restés, ce sont les gens qui nous ressemblent, les maghrébins »

Dehors, c’est encore l’hiver. Le vent d’Ouest s’invite en sifflant par la fenêtre mal fermée. « Heureusement, le chauffage est compris dans les charges ! » Assise sur le canapé accueillant du salon, Samyra parle peu. Pudeur oblige. Elle évoque, en quelques mots, les trente-cinq années passées dans cette tour qu’elle a vu se transformer, au fil du temps. « Auparavant, il y avait plus de mixité  : des Marocains, des Algériens, des Turcs, des Français et même des Africains. Les gens qui ne se sentaient pas à leur place ici, ils sont partis. Ceux qui sont restés, ce sont les gens qui nous ressemblent, les maghrébins. » Samyra a vu sa tour se paupériser, sa jeunesse entraînée dans la spirale de l’isolement et de l’exclusion. Avec ses immeubles surpeuplés, La Paillade n’est plus la « cité radieuse » imaginée par ses concepteurs dans les années 60. La ville nouvelle est devenue un vulgaire quartier de banlieue gangréné par la crise. Violence, petite délinquance et trafic de drogue s’installent dans les parties communes délaissées des tours et dans les coins cachés des allées piétonnes. La Tour d’Assas devient le symbole de l’échec des politiques d’intégration et de la politique de la ville. « On a forcé les gens à vivre ensemble ! » clame Latifa, une habitante rencontrée au pied de la tour.

« Le droit de vivre dignement »

À l’heure de la toilette des enfants, ça s’agite dans la salle de bains. La jeune femme esquisse un sourire. « Je reste toujours très attachée à mon quartier. C’est ici que j’ai fait toute ma scolarité et mes enfants aussi. » Mais elle avoue également « ne plus supporter la saleté, les poubelles qui traînent, ces marchés à la sauvette. » Dans la tour, les conditions de vie se détériorent. Le délabrement s’accélère et l’insécurité gagne les étages. Infiltrations, fuites d’eau, défauts d’isolation, chauffage défaillant, ascenseurs en panne, cafards… la liste est longue. En 2015, une vingtaine de femmes de la tour s’organisent et montent un collectif. « La réhabilitation ou la destruction », ce qu’elles revendiquent, « c’est le droit de vivre dignement ». Samyra accompagne activement le combat de ces femmes  : « En attendant sa démolition [actée par la Ville en 2017], nous, on continue à payer les loyers. L’immeuble ne doit pas rester à l’abandon. »

« On attend quoi, qu’elle tombe avec nous  ? »

Pour les quelques 300 familles de la Tour d’Assas, les procédures de relogement sont lancées. Et il y a urgence. Ouda a lancé ce cri lors d’une réunion de concertation avec le sous-préfet… en 2017   : « Mon fils, il préfère vivre dans la rue que de rester à la Tour d’Assas ! » « On attend quoi, qu’elle tombe avec nous  ?  »

« Le premier déménagement de ma vie »

La nuit est tombée. Par la fenêtre coulissante, les lumières de la ville scintillent. Le mari n’a encore rien dit. À peine un sourire à la question posée  : « Vous n’êtes pas encore dans les cartons  ? ». Voilà deux semaines qu’ils ont eu la confirmation de leur relogement, dans un T5 tout neuf. Certes, le nouveau loyer est plus élevé  : 610 euros contre 490 aujourd’hui. Mais Samyra est heureuse. Pas pour elle, pour ses enfants. « Ça devenait dangereux pour nos enfants. » Le 1er novembre dernier, une violente fusillade entre dealers a éclaté, en plein jour, au pied de la tour. Elle ajoute  : « C’est le premier déménagement de ma vie. Quitter la tour, le quartier, c’est un pincement au cœur pour moi. Ici, on avait nos amis, nos habitudes. »

« Ici, c’est comme au bled. »

Une quarantaine de ménages sont encore en attente d’un nouveau logement. La procédure conduite par ACM Habitat n’est pas simple. Les règles du relogement imposent qu’au minimum 50 % des familles soient relogées en dehors des quartiers d’habitat social. Alors, parmi les derniers résidents de la Tour d’Assas, certains ne veulent toujours pas partir. Trop attachés à ce « village vertical » qu’ils ont eux mêmes cimenté, dans la douleur et dans l’espoir d’une vie meilleure. « Certains qui sont déjà partis regrettent la tour. Ici, c’est comme au bled. Tout le monde se connaît. » confie Yassin, 22 ans, venu voir ses parents au 14ème étage. Une tour délaissée et sur le point de tomber.

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